Le problème avec l’humilité

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Je ne sais pas si le fabuliste Jean de La Fontaine fait encore partie des auteurs qu’on enseigne dans les écoles, mais à mon époque, nous devions apprendre par cœur Les animaux malades de la peste. Cette fable était en quelque sorte une leçon sur les habiletés politiques et la psychologie sociale.

Rappelons les faits. Le grand patron de la jungle, le Lion, organise une réunion de tous les animaux afin d’identifier un responsable de la peste qui s’était répandue parmi eux.

Le dévouement a ses limites

Au début de la rencontre, dans un geste d’apparente humilité, le Lion s’accuse d’abord, mais prend soin d’ajouter que tous les autres animaux doivent faire de même :

Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons
J’ai dévoré force moutons.
Que m’avaient-ils fait ? Nulle offense :
Même il m’est arrivé quelquefois de manger
Le Berger.
Je me dévouerai donc, s’il le faut ; mais je pense
Qu’il est bon que chacun s’accuse ainsi que moi :
Car on doit souhaiter selon toute justice
Que le plus coupable périsse.

Le Renard prend la parole en premier.

Sire, dit le Renard, vous êtes trop bon Roi ;
Vos scrupules font voir trop de délicatesse ;
Eh bien, manger moutons, canaille, sotte espèce,
Est-ce un péché ? Non, non. Vous leur fîtes Seigneur
En les croquant beaucoup d’honneur.

En fin politique, il flatte son patron le Lion, mais évite de s’accuser lui-même. Les autres animaux le suivent et se révèlent de vrais petits saints. Jusqu’à l’Âne. L’humble Âne avoue candidement avoir tondu en passant un pré de la simple largeur de sa langue. Il ajoute imprudemment : « Je n’en avais nul droit, puisqu’il faut parler net. » Il n’en fallait pas plus pour le Loup se lance dans un discours qui amena la condamnation à mort de l’Âne. L’humilité de l’Âne l’avait perdu. Et la réunion fut conclue.

Jim Collins à la source d’une confusion

Avec son livre Good to Great, Jim Collins a répandu l’idée que les bons leaders, en tout cas ceux qui ont réussi à bâtir des compagnies exceptionnelles, étaient des personnes modestes et humbles. Selon ce que j’ai pu observer dans le monde corporatif, il est beaucoup plus facile de jouer l’humilité lorsqu’on possède le pouvoir. Mais, Collins notait aussi que ces leaders possédaient une détermination considérable pour atteindre des objectifs, ce qui est aussi généralement une caractéristique importante des personnalités à tendance narcissique.

Depuis quelque temps, j’ai pu noter un nombre grandissant de publications qui parlent de la place et de l’importance des traits narcissiques dans le succès des dirigeants. La revue Talent Quarterly y a d’ailleurs consacré un numéro complet en octobre 2015. En 2007, le psychanalyste et anthropologue Michael Maccoby avait déjà écrit à propos du narcissique productif comme un moteur de changements importants. Les narcissiques productifs sont des gens qui ont un besoin profond de dominer. Ils ne sont pas vulnérables à l’intimidation et possèdent une énergie considérable. Ils sont essentiellement orientés vers l’action. Je peux facilement reconnaître plusieurs dirigeants de nos organisations dans ces caractéristiques.

Jay Conger, un expert en leadership, affirme que pour aspirer aux plus hautes fonctions dans une organisation, une jeune gestionnaire a besoin d’un surplus de narcissisme pour même imaginer qu’il est dans la course.

Le monde est dirigé par des personnalités à tendance narcissique

Force est de constater que la très grande majorité des personnes ayant de l’impact dans la société et les organisations ont démontré des traits narcissiques prononcés : Steve Jobs, Bill Gates, Bill Clinton, Obama, Poutine, Mandela, Freud, Gandhi, et Mère Teresa font partie de ce groupe. Plus près de nous, les maires Denis Coderre et Régis Labeaume, ainsi que le ministre de la Santé Gaétan Barette présentent tous des traits narcissiques qui ont été déterminants dans leur cheminement.

Bien sûr, il y a un côté sombre aux personnalités narcissiques. Donald Trump ne cesse de nous surprendre avec ses déclarations incendiaires. Hitler a fait une démonstration tragique du côté sombre. En fait, il aura fallu d’autres personnalités narcissiques comme le général de Gaulle, Staline et Churchill pour l’éliminer. Beaucoup de PDG et de personnalités politiques ont été emportés par leur côté sombre. Pensons à Kenneth Lay (Enron), Conrad Black, Richard Nixon et même Stephen Harper.

Posséder des traits narcissiques n’est pas une tare

Posséder des traits narcissiques semble être un prérequis pour diriger, peu importe le domaine et le niveau hiérarchique. Mais, pour y arriver de manière efficace, le leader doit apprendre à agir humblement. Abraham Lincoln et Nelson Mandela étaient très habiles à présenter leurs idées de manière humble et à s’intéresser aux autres, même si cela n’était pas naturel chez eux. Le danger des traits narcissiques vient du sentiment de toute-puissance qui peut amener un leader à s’isoler et devenir arrogant. Le cinéma nous a d’ailleurs donné des caractères inoubliables de narcissiques dévastateurs comme Meryl Streep dans Le Diable s’habille en Prada, et Michael Douglas dans Wall Street.

Reste que les gestionnaires qui veulent avoir de l’impact doivent davantage adopter la crinière du Lion qu’endosser l’humilité de l’Âne.

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Yvon Chouinard est coauteur de l’ouvrage en préparation Impact. Agir en leader, collection Les communicateurs, chez Isabelle Quentin éditeur.